Lettre à Guy Turcotte

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Salut Guy!

C’est la première fois que j’ai envie de t’écrire depuis que j’ai entendu ton nom pour la première fois à la télé. J’ai souvent voulu écrire à ton ex Isabelle, ça oui. C’était plus facile. Plus naturel, j’imagine. J’ai comme l’impression que les filles comme moi qui veulent te parler ne courent les rues. Permets-tu que je te jase un brin?

Pour commencer, je me suis demandé comment j’allais m’adresser à toi. Je veux dire avec quel nom? En te vouvoyant? Parce que c’est vrai qu’on ne se connait pas et que je suis une fille polie… Cette seule réflexion m’a fait entrevoir l’ampleur de la débarque que tu as prise depuis le jour où tu as enlevé la vie à tes enfants. Tu es passé de Docteur Turcotte à Monsieur Turcotte, puis de Monsieur Turcotte à Guy Turcotte. Et puisque c’est pas mal certain qu’en prison personne ne va t’appeler Monsieur et encore moins Docteur, je me suis dit que ce serait à propos de juste t’appeler Guy.

Faque mon Guy… Dimanche en après-midi, le verdict de ton deuxième procès est tombé. Je crois qu’on est pas mal de monde à avoir poussé un énorme soupir de soulagement. Oh! Ne va pas penser que je connais toute ton histoire. J’en ai écouté des petits bouts par-ci par-là, mais honnêtement le moins possible. J’aimerais juste que tu saches ce qui m’a tellement fait peur dans ton histoire et pourquoi je suis tellement soulagée de te voir condamné.

Tu as été diagnostiqué avec un trouble de l’adaptation avec anxiété, un diagnostic plutôt fréquent s’il en est un. C’est le genre de trouble qui mène, par exemple, à l’épuisement professionnel ou à la dépression. On parle de trouble de l’adaptation quand des symptômes émotionnels ou comportementaux se développent en réaction à une situation de stress. Quant à l’anxiété, elle est reconnue pour être parmi les troubles mentaux les plus répandus. De 2 à 6% des adultes en seront atteint une fois dans leur vie. Même juste 2% de 7 millions, ça fait du monde en titi. Tu ne trouves pas? Les deux combinés ensemble? Je ne sais pas, mais mettons que si j’avais un trouble de l’adaptation, il y aurait de bonnes chances pour que ça me cause de l’anxiété. J’dis ça comme ça.

Ton verdit de non-responsabilité criminelle, c’était un peu comme dire que tous ceux qui vivent un trouble de l’adaptation combiné à de l’anxiété pourraient éventuellement se transformer en assassins et espérer s’en tirer aux yeux de la loi. Je sais bien que mon analyse est grossière, mais c’est quand même l’impression que m’a laissé.

Alors j’ai pensé à toutes ces femmes victimes de violences conjugales qui peinent à quitter une situation difficile. J’ai pensé à tous ces hommes qui trompent leur femme et toutes ces femmes qui trompent leur homme. J’ai pensé à tous ceux qui songent à quitter leur conjoint, mais qui n’osent pas le faire, peu importe la raison. Ce verdict-là devait leur donner la chienne de passer à l’action, non? Parce que mettons… mettons qu’une fois la séparation faite… Mettons que l’autre commet l’irréparable? Une tite visite à Pinel pis Bonsoir la visite! Tout est tiguidou mon ami? Tu ne trouves pas ça un peu facile comme porte de sortie? Moi, oui.

Après toi, ça devenait trop facile d’être criminellement non-responsable pour cause de troubles mentaux. « Je suis non-coupable Votre Honneur. J’avais de la difficulté à m’adapter, ça me causait de l’anxiété, faque j’ai pris une brosse à l’alcool frelatée. Après, j’ai fait un blackout. » Si le verdict n’avait pas été renversé, n’importe qui aurait pu se présenter devant un juge avec cet argument-là et prétendre avoir une sérieuse chance de s’en tirer pour vu qu’il a de bons avocats.

Ce doit être horrible de voir ses enfants se faire assassiner. Ce doit être insupportable d’avoir le sentiment qu’il n’y a pas de justice pour défendre leurs mémoires. Mais, je dis ça… Au fond, il n’y a rien de plus terrible que d’enterrer son enfant, pas vrai mon Guy?

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